La loi Ceseda vue de Côte-d’Ivoire

Publié le jeudi  25 mai 2006
Mis à jour le lundi  9 octobre 2006
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L’immigration "choisie" de Nicolas Sarkozy provoque la colère des Africains. Ci-dessous un article du quotidien ivoirien Fraternité Matin.

Les Français veulent-ils rétablir la “traite négrière” ?

“L’immigration choisie”, ou, selon le bon mot d’Alpha Blondy, le retour, sous une forme légalisée, d’un crime contre l’humanité qui restera à jamais impuni. Parce que les auteurs, aujourd’hui classés vieilles démocraties, jouissent de cette immunité que confère l’arrogance des nations puissantes. Comme le racisme dans sa version siècle droit-de-l’hommiste, voilà l’esclavage de retour, masqué par le verbe haut des grands agitateurs de mots qui endorment. Les mots. Tout est là. Tout est dans les mots. Ils sont la parure. Ils forment cette variété d’enjoliveurs qui drapent les pires crimes de lumière et d’éclats éblouissants et anesthésiants pour la conscience.

L’Afrique, qui n’a pas encore fini de se moucher, tant elle a pleuré au début des années 1990 parce que ses maîtres étaient prétendument en train de la lâcher au profit de l’Europe de l’Est, va sans doute sécher ses larmes, essuyer sa morve et applaudir des deux mains. La France, l’une des deux locomotives de l’Europe (avec l’Allemagne), ne l’abandonnera plus, puisqu’elle s’ouvre en se fermant. Elle entrebâille seulement la porte de l’immigration, pour filtrer cette racaille dont les odeurs n’ont pas encore fini d’incommoder la Ville lumière, Paris : seuls y pénétreront dorénavant des étalons rigoureusement triés sur le volet. Ils ne seront pas que “choisis”, ils formeront une caste d’élus par la pure et dure légalité que leur conférera une nouvelle loi nourrie à la sève d’un vieux crime jamais expié, la sujétion, doux prénom de l’esclavage.

Et puis, quel traitement de faveur pour les supposés cerveaux du noir continent si la loi sur l’“immigration choisie” est adoptée, promulguée et appliquée ! Tous ces macaques, à peine descendus de leurs branches de baobab, qui bénéficieront aussitôt de la reconnaissance, en tant qu’êtres humains, de la fille aînée de l’Eglise catholique, qui est aussi la patrie des droits de l’homme. Comme le monde change !

Difficile d’imaginer les hordes qui vont désormais prendre d’assaut consulats et ambassades. Parce que l’envie de manger de la kola les fera grimper au kolatier la bouche ouverte, ils hanteront ces lieux, sous la pluie et sous le soleil, diplômes et compétences en bandoulière. Seront-ils mieux traités ? Peut-être. Mais, peut-être aussi que la couleur de leur peau n’inspirant aucune confiance, les soumettra-t-on à des tests de QI et à d’autres petites inventions pour déterminer si leurs traits négroïdes ne sont pas trop accusés et handicapants pour leur intelligence ? Ne sera sans doute pas sélectionné le premier Nègre venu, même bardé des diplômes les plus recherchés. Avec ces gens au nez en saxophone de Louis Armstrong, il faut toujours se méfier.

L’Afrique va sans doute se vider de ses cerveaux

Le flux des boat people, candidats à la noyade en pleine mer, et autres clandos entassés dans les cales des navires ou coincés à mort dans le logement des roues d’avion, continuera encore. Mais tous ces damnés de la terre donneront encore plus de brillance et surtout de légalité aux “élus” de la loi sur l’“immigration choisie”. La traite négrière sélectionnait le physique, puisqu’elle fondait la prospérité des nations esclavagistes sur la force des bras : plus de muscle et moins de cerveau. L’immigration vue de l’Hexagone, en ce début du troisième millénaire, prend les mêmes critères et ne fait que les inverser : plus de cerveau, moins de muscle. Aux valides physiques succèdent les valides intellectuels. Mais le résultat est presque le même : l’Afrique est saignée de ses filles et fils valides. L’“immigration choisie” force au départ en redonnant des couleurs au rêve d’une Europe eldorado. Elle n’est pas autre chose que la légalisation de la fuite des cerveaux.

Une étude d’avril 2006 indiquait qu’en Afrique du Sud seulement, 37 % des médecins et 7 % des infirmiers ont migré vers l’Australie, le Canada, la Finlande, la France, l’Allemagne, le Portugal, le Royaume-Uni et les Etats-Unis. Au Zimbabwe, ce sont 11 % des médecins et 34 % des infirmiers qui ont quitté le pays à la recherche de nouveaux horizons. “La situation ne va pas s’améliorer à court terme. Peut-être qu’elle va empirer”, a prédit Tim Evans, directeur général adjoint de l’OMS au début du mois d’avril 2006, à l’occasion de la publication du “Rapport sur la santé dans le monde en 2006. Travailler ensemble pour la santé”. Mais, à la vérité, il n’existe de nouveaux horizons que ceux qui remplissent les poches et ne laissent pas les ventres creux. Des boucliers se lèvent, trop souvent et trop vite, pour justifier la fuite des cerveaux africains par l’appât du gain ailleurs et la difficulté des conditions de travail sur le continent noir. Considérations qu’il ne faut ni ignorer ni balayer d’un revers de la main. Mais reste une question : comment certaines nations se sont-elles bâties pour devenir prospères, fortes et puissantes ? Parce que leurs filles et fils ont parfois accepté d’affronter et de vaincre les pires difficultés.

Or, diamant, pétrole, café, cacao ? Et, maintenant, les cerveaux. Il ne fait pas de doute qu’un cerveau d’ici, au kilo, coûte moins cher qu’un kilo d’or ou de diamant, ou que quelques barils de pétrole d’ici ; et certainement encore moins cher qu’un cerveau de là-bas. L’Afrique va sans doute se vider de ses cerveaux “choisis”. Mais, au fait, c’est de quelle couleur, un cerveau humain ? Comme ailleurs, les cerveaux africains ne sont que de la matière grise. Alors, un cerveau humain, c’est peut-être gris. Mais pas noir.

Zio Moussa

Fraternité Matin


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