Intervention de Bernard Cassen le 30 septembre 2006

Publié le lundi  2 octobre 2006

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Plusieurs adhérents m’ont demandé pourquoi, en ma qualité de président d’honneur d’Attac, je n’étais pas intervenu plus tôt sur les listes électroniques de l’association au sujet de la fraude. La raison est simple : je n’avais pas jusqu’ici pu, en conscience, me forger une intime - et surtout définitive - conviction quant à la réalité de manipulations que des analyses statistiques rendaient hautement probables, mais ne démontraient pas matériellement. Aussi, de retour de voyage à l’étranger, ai-je lu avec accablement le rapport de la commission d’enquête qui en établit les preuves tangibles. Je ne vais pas épiloguer sur la tristesse et l’indignation que je ressens, tant ces sentiments sont partagés par chacune et chacun à Attac.

Lorsque, avec Maria Ierardi et Ignacio Ramonet au "Monde diplomatique", nous jetions les bases d’Attac fin 1997 et début 1998, pour ensuite créer avec d’autres membres fondateurs l’association en juin, nous n’aurions jamais pu imaginer le succès que cette initiative allait rencontrer, et encore moins, par un extraordinaire retournement de situation dont l’histoire offre maints exemples, le gouffre dans lequel elle risque de plonger presque 9 ans plus tard. Précisément à un moment où, en France, le contexte politique imposerait un surcroît de présence et d’initiatives de notre association pour proposer à nos concitoyens des alternatives aux politiques néolibérales actuelles et à celles qui se préparent sous divers habillages.

Et je ne parle pas du désarroi des autres Attac du monde, et en particulier d’Europe (j’étais à Madrid l’autre soir avec ceux d’Espagne), qui vivent notre crise comme une catastrophe pour eux : par son dynamisme et son rayonnement, Attac France était, pour certains d’entre eux, leur principal point de repère. Plus fragiles que nous, ils subissent durement le contre-coup de notre situation car les médias ne leur font pas davantage de cadeau qu’ils ne nous en font en France, et les accusent sans vergogne de nos propres turpitudes. Nous ne pouvons pas négliger cette donnée capitale pour le mouvement international Attac.

En France, sans un sursaut de responsabilité de tous, la parole d’Attac, via notamment son Manifeste, pourrait bien être complètement inaudible dans la période qui vient. Le risque serait énorme de désespérer davantage nos adhérents, de les décourager de rester dans l’association, de dissuader les nouveaux membres potentiels, d’entraîner en conséquence un tarissement de nos moyens d’action et, à plus ou moins brève échéance, de réduire Attac à un statut groupusculaire. Ce serait une revanche historique, une "divine surprise" pour ceux que nous avons largement contribué à défaire le 29 mai.

Pouvons-nous rester les bras ballants et attendre le déroulement de ce scénario programmé ? Qui pourrait s’y résoudre ? Alors, que faire ?

Tout d’abord, tenter d’identifier les auteurs de ces agissements. Dans la motion qui, sur ma proposition, avait été adoptée par les présents à l’AG de Rennes le 17 juin - et suite à l’intervention d’Aurélie Trouvé à la tribune -, avait été retenue la création d’une commission d’enquête et l’éventualité d’une plainte en justice. Le CA réuni le soir-même avait approuvé ces demandes. Dans son intervention de ce matin, Nuri Albala, co-président de la commission d’enquête, mais s’exprimant cette fois en tant que juriste et à titre personnel, en a décrit les modalités possibles, mais aussi les conséquences prévisibles.

Ensuite, ne pas se tromper sur le diagnostic de la crise actuelle, qu’il serait naïf d’imputer à la seule fraude. Pour essayer de dépasser cette crise, il faut la replacer dans un contexte remontant à environ 3 ans, et qui a vu l’exacerbation des passions dans les instances de direction atteindre une intensité inouïe. Chacun sait que j’ai mon idée sur la question, mais je ne crois pas opportun d’engager une polémique au moment où la maison brûle. Dans quelques années, les chercheurs feront la part des choses.

S’il veut avoir la moindre chance de réussir le redressement d’Attac - et la tâche s’annonce herculéenne -, le futur CA ne doit pas être parasité par la poursuite, voire l’amplification, des animosités personnelles qui ont marqué une partie de la mandature précédente. Cela, entre autres, nécessite, comme cela a déjà été suggéré, une prise de recul par les personnes ayant le plus de visibilité publique au sein de l’association. J’en fais partie, aussi je ne m’exempterai pas de cette discipline. Soyons clairs : cela ne règlera en rien les différends de fond, bien réels, entre les uns et les autres, et cela peut même donner l’illusion trompeuse qu’il s’agissait de querelles de chefs. Mais c’est ainsi que les choses sont perçues par un nombre non négligeable d’adhérents qui ont tendance à renvoyer les protagonistes dos-à-dos. C’est sans doute injuste, largement inexact - même si les personnalités jouent un rôle à ne pas sous-estimer -, mais il faut avoir le réalisme d’en tenir compte.

C’est l’une des raisons, pas l’unique je le concède, qui a conduit "Le Monde diplomatique" - dont je représente la société éditrice - à refuser de figurer sur la future liste de membres fondateurs désignés pour siéger au prochain CA. Je ne ferai donc plus partie de cette instance à partir de décembre, ce qui ne m’empêchera pas de continuer à participer aux travaux et aux actions d’Attac. La situation sera identique pour Michèle Dessenne, puisque l’association qui la mandate, Les Pénélopes, ne se représentera pas non plus sur la liste du collège des fondateurs. Dans le même ordre d’idées, je me félicite de la décision de Jacques Nikonoff, communiquée au Collège des fondateurs le 25 septembre, de ne pas être à nouveau candidat à la présidence d’Attac.

L’épisode lamentable de la fraude laissera malheureusement des traces, quelle que soit l’issue des procédures envisagées. Cela dit, si nous ne pouvons évidemment pas faire table rase du passé, nous ne pouvons pas davantage nous complaire dans son évocation. Sur les marchés et dans les réunions qui vont se multiplier, les militants ne vont pas se mobiliser pour parler de la fraude et des problèmes de fonctionnement des instances nationales d’Attac. Ils vont le faire si nous leur donnons des raisons et des munitions pour combattre le néolibéralisme. Telle est notamment la raison d’être du Manifeste dans la préparation duquel j’ai cru nécessaire de m’impliquer activement.

Bernard Cassen, président d’honneur d’Attac.


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