Monsieur le Président, voici un manifeste…

Xavier Frison
Publié le samedi  19 mai 2007
Mis à jour le dimanche  20 mai 2007
par  Xavier Frison
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Le collectif ACLefeu a rassemblé les propositions de citoyens pour lutter contre les problèmes rencontrés dans les quartiers. Elles s’inscrivent à l’opposé du programme politique du nouveau chef de l’État.

Article paru dans Politis, jeudi 17 mai 2007

Au moment même où l’homme au Kärcher accède à la fonction suprême, il n’est pas inutile de replonger dans un ouvrage citoyen étrangement dédaigné par le « Président de tous les Français ». De ses deux tours de France des quartiers qui l’ont rendue célèbre, l’Association Collectif Liberté, égalité, fraternité, ensemble, unis (ACLefeu) a tiré un livre-manifeste, le Réveil des oubliés [1]. Cet ouvrage retrace le chemin parcouru par l’association depuis sa création à Clichy-sous-Bois, sur les cendres des révoltes sociales de novembre 2005, jusqu’aux cahiers de doléances noircis par la population « dans toute sa diversité », et portés à l’Assemblée nationale le 25 octobre 2006 à l’occasion d’une grande « marche citoyenne ». Ces cahiers, analysés, digérés, ont donné naissance à un « Contrat social et citoyen » à destination des candidats à la présidence de la République. Le document a été signé par Olivier Besancenot, Marie-George Buffet, Corine Lepage, Ségolène Royal et Dominique Voynet. Pas de trace, en revanche, du paraphe de Nicolas Sarkozy, pourtant friand de la logique de « contrat ». La lecture des recommandations égrenées par le manifeste permet de bien saisir pourquoi.

Manifestation d'ACLefeu, le 14 avril, à Paris, pour les « oubliés de la République ». AFP/François Guillot

Manifestation d’ACLefeu, le 14 avril, à Paris, pour les « oubliés de la République ». AFP/François Guillot

Partant du principe que « tous les citoyens devaient vraiment pouvoir prendre la parole et exprimer leurs besoins, leurs propositions, leurs espoirs », ACLefeu a ouvert ses cahiers dans 120 villes et récolté plus de 20 000 constats, doléances et « plus encore de propositions ». Avec, comme objectif, de « montrer que, dans ces villes où on a beaucoup brûlé, il y a aussi des gens qui réfléchissent, qui sont dans la construction politique », selon Samir Abbas, un des porte-parole du collectif. Les libres contributions ont porté sur des thèmes aussi variés que le logement et le cadre de vie, l’emploi et la précarité, l’éducation et la petite enfance, la justice et les pratiques policières, la citoyenneté, le vote des immigrés et la politique, la situation des femmes, l’insécurité, l’environnement, les inégalités, la santé et le handicap, les discriminations, le transport ou les religions. Ces apports et les nombreux débats menés avec la population sont aujourd’hui commentés dans un ouvrage aussi revendicatif que constructif. Premier thème d’importance abordé, l’emploi. À l’heure où les partisans de Nicolas Sarkozy caressent le fantasme de remettre une prétendue France de l’oisiveté au travail, les cahiers de doléances regorgent de témoignages de personnes qui « ne demandent qu’à travailler pour subvenir aux besoins de leur famille et pouvoir lever la tête ». Rappelant que la multiplicité des dispositifs n’a pas fait baisser le chômage dans les zones sensibles, où il avoisine toujours les 23 %, le manifeste résume les propositions plébiscitées par les citoyens rencontrés. Formation professionnelle systématique financée par l’entreprise, généralisation du CDI, hausse du Smic, redistribution des bénéfices et salaires sont les concepts qui reviennent le plus souvent. On est bien loin des recettes à la sauce libérale préconisées par le nouveau président, obnubilé par le besoin impérieux de « libérer le travail » en France.

Côté habitat, une des thématiques capitales des cahiers de doléances, ACLefeu préconise la mise en place d’un « Plan Marshall du logement ». Car, comme le rappelle le manifeste, dans huit cas sur dix, les auditions accordées par les élus locaux aux habitants concernent les problèmes de logement. La mixité sociale et son outil phare, la loi SRU, qui oblige les communes de plus de 3 500 habitants (1 500 en région parisienne) à disposer d’au moins 20 % de logements sociaux, sont constamment évoqués par les habitants des quartiers. Là encore, l’exemple consternant offert par Nicolas Sarkozy, maire de Neuilly-sur-Seine jusqu’en 2002 et totalement hors la loi sur ce point, ne promet pas des lendemains qui chantent.

Thème peut-être moins attendu, le rôle des médias et de la couverture de l’actualité en banlieue est largement abordé dans le manifeste. L’approche de ces médias, trop souvent motivée par le spectaculaire « au détriment de la réalité quotidienne des masses populaires » en banlieue, « doit être redéfinie ». Constatant « les dégâts et les effets pervers » d’une « médiatisation diabolique » des banlieues, ACLefeu affirme que « personne n’a le droit de faire du cinéma sur et avec la misère des gens ». Le message sera-t-il entendu par les dirigeants des grands groupes de presse écrite et audiovisuelle, très proches, pour certains, de Nicolas Sarkozy ? Au vu de leur docilité envers l’ancien candidat avant même qu’il soit élu, le doute est permis.

Depuis les bancs de l’école, les critiques fusent tout autant. Les cahiers de doléances débordent de remarques acerbes sur les « politiques d’orientation précoce qui imposent des choix que l’on regrette ensuite ». En parallèle, la difficulté des parents à peser sur la vie scolaire de leur progéniture est présentée par le manifeste comme la conséquence d’une accumulation de problèmes sociaux (chômage longue durée, discriminations subies, conditions de vie indignes, manque de services publics) et non d’une « démission » volontaire, vieille antienne de la droite pour expliquer l’échec scolaire dans les quartiers. Fort de ce constat, le manifeste milite pour la création d’associations de quartier formées « d’éducateurs, de médiateurs, d’interprètes, de psychologues et de grands frères », qui travailleraient en collaboration avec les dispositifs existants. À l’opposé, le système éducatif rêvé par l’UMP épouse les besoins en main-d’oeuvre des entreprises et maximise le placement de ses ouailles, coûte que coûte. Une telle approche officialiserait, en caricaturant à peine, une société où les jeunes défavorisés seraient dirigés vers le BTP, la sécurité ou la restauration via des cursus professionnalisés, les autres étant orientés vers les métiers plus « nobles » en empruntant la voie royale des études longues. Dans une tout autre logique, ACLefeu recommande « de renforcer les moyens en matière d’orientation » et « le maintien en scolarité et dans le cursus général ». En clair, « la discrimination dans l’orientation doit être combattue ». La même volonté de justice sociale transpire dans Le Réveil des oubliés, à chaque ligne, à chaque thème abordé. Choukri Bouhali, animateur jeunesse qui était au RMI au moment du recueil de son témoignage par ACLefeu, espère « que la parole du peuple sera entendue et ses propositions prises en compte ». Rien n’est moins sûr.

Le Réveil des oubliés, le manifeste d’ACLefeu, éditions Scali, 128 p., 9,99 euros.



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