Désinformation sur le Venezuela

Par Bernard Cassen
Publié le vendredi  1er juin 2007
Mis à jour le mardi  5 juin 2007
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Le non-renouvellement de la concession de la chaîne de télévision vénézuélienne RCTV a provoqué les réactions scandalisées du sénat américain, du parlement européen et de grands médias occidentaux. Le pluralisme est-il menacé au Vénézuéla ? Ou bien les médias dominants ont-ils sagement aligné leur perception des choses sur les intérêts de Washington ?

L’affaire ne pouvait être que de portée planétaire puisqu’elle a donné
lieu, ces derniers jours, à des déclarations quasiment simultanées du
Sénat des États-Unis, du Parlement européen et de la présidence
allemande de l’Union européenne, sans parler des articles fleuves et
des éditoriaux de la plupart des grands médias occidentaux. De quoi
s’agit-il ? De l’Iran, du réchauffement climatique, de la Palestine,
du Darfour ? Tout faux : la gravissime affaire en question est le non
renouvellement, par le gouvernement vénézuélien, de la concession de
20 ans, venue à échéance le 27 mai, d’une chaîne de télévision privée,
Radio Caracas Television (RCTV), afin d’installer sur sa fréquence
hertzienne une chaîne de service public. C’est-à-dire exercer le droit
souverain qu’a chaque État de disposer des biens publics rares que
sont les fréquences hertziennes.

Atteinte aux droits de l’homme, à la liberté d’expression, censure,
dérive autoritaire, totalitaire - voire fasciste -, toute la panoplie
du vocabulaire rodé depuis des années contre le gouvernement de M.
Hugo Chavez a été utilisée à nouveau massivement en cette
circonstance.

Du côté politique, on retiendra d’abord la résolution votée à
l’unanimité, le 24 mai, par le Sénat américain, en particulier par les
aspirants démocrates à la succession de M. George Bush, contre la « 
fermeture » de RCTV. Votée précisément par les mêmes qui, reniant
leurs promesses électorales, venaient, également à l’unanimité, de
donner leur accord aux 100 milliards de dollars de crédits militaires
demandés par la Maison Blanche pour la poursuite de l’occupation de
l’Irak. Un bel exemple de rigueur démocratique.

Par la voix des services de Mme Angela Merkel, présidente en exercice
du Conseil européen, l’Union européenne est également allée très loin
dans l’hypocrisie. Dans une déclaration du 28 mai, elle « a noté avec
inquiétude la décision du gouvernement de la République bolivarienne
du Venezuela de laisser expirer la licence d’émission de Radio Caracas
Télévision (RCTV) le 27 mai, sans appel d’offres ouvert pour la
licence qui lui succède ». On ne sache pas, entre maints autres « 
oublis », que l’Union ait fait semblable déclaration et ait exigé un
nouvel appel d’offres lorsque la licence d’émission de TF1, accordée
en 1987 pour 15 ans, a été reconduite par le gouvernement français en
2002 dans la plus totale opacité. Pourtant, la « télé-poubelle » de
MM. Bouygues, Le Lay et Mougeotte avait tourné en dérision les
engagements qu’elle avait pris dans son cahier des charges en
invoquant son « mieux-disant culturel ». Tout indique qu’elle
continuera impunément à le faire avec son nouveau patron, M. Nonce
Paolini, flanqué de M. Laurent Solly, transféré du jour au lendemain
du « staff » de M. Nicolas Sarkozy à sa filiale médiatique.

Pour ce qui est de l’abondante production des médias français, avant
et après la date du non renouvellement de la concession de RCTV, la
palme de la désinformation revient sans conteste, entre maints autres
articles de la même veine, à l’éditorial d’un quotidien de référence,
daté du 27-28 mai et intitulé « Censure à la Chávez » [1]. Il vaut la
peine d’en citer et d’en commenter quelques passages.

D’emblée le ton est donné : « Le président Hugo Chávez a ordonné la
disparition de RCTV ». Non, RCTV ne « disparaît » pas : elle peut
continuer à émettre sur le câble, par Internet et sur le satellite, et
va sans aucun doute le faire. Mais, comme la loi le prévoit, sa
fréquence hertzienne et sa couverture nationale reviennent au service
public à l’échéance de la concession dont elle bénficiait. Ou bien
faudrait-il considérer que cette concession à durée limitée de RCTV
était, en fait, à durée illimitée ? Et cela en fermant les yeux sur
ses multiples entorses à son cahier des charges qui lui avaient
notamment valu d’être fermée pour des durées de 24 heures à 3 jours
non pas par les gouvernements de M. Chávez, mais, en 1976, 1980, 1981,
1989 et 1991, par leurs prédécesseurs sociaux-démocrates ou
démocrates-chrétiens. Depuis sa première élection à la présidence de
la République en 1998, M. Chávez n’a fermé aucune station de radio ou
de télévision ni poursuivi aucun journaliste. Pourtant, dans n’importe
quel autre pays démocratique, c’est ce qui se serait passé, compte
tenu de la caution ouvertement apportée par la plupart des médias -
dont RCTV - au coup d’État avorté du 11 avril 2002, quand ce n’était
pas à son organisation.

L’éditorial poursuit en dénonçant une décision politique « qui réduit
le pluralisme et augmente la concentration de l’audiovisuel aux mains
du gouvernement ». De quelle concentration s’agit-il ? En 2006, on
comptait au Venezuela 20 chaînes hertziennes VHF privées et une
publique. On comptait par ailleurs 28 chaînes hertziennes UHF privées,
6 publiques et 44 communautaires. Actuellement, avec l’incorporation
de RCTV, le service public disposera de deux chaînes hertziennes VHF,
de deux chaînes UHF et de deux chaînes sur la câble. On est très loin
du monopole.

Sans la moindre trace d’ humour, l’éditorial qualifie ensuite RCTV de
« chaîne privée qui donnait la parole à l’opposition ». RCTV donnait
effectivement la parole à l’opposition, et ne faisait même que cela !
Des études de contenu effectuées sur le mois de janvier 2007 montrent
que, dans ses programmes, elle a invité 21 personnalités hostiles au
gouvernement, et aucune qui lui soit favorable. Le même mois, une des
quatre autres grandes chaînes privées, Globovisión, a invité 59
opposants à M. Chávez et 7 de ses partisans. Seule Televen a respecté
la parité : deux de chaque camp.

Certes on peut regretter que la seule chaîne publique hertzienne
jusqu’ici contrôlée par le gouvernement, Venezolana de Television
(anciennement Canal 8), ne soit pas non plus un modèle d’équilibre,
mais comment pourrait-il en être autrement dans un paysage médiatique
où la plupart des journaux, radios et chaînes de télévision se
comportent en partis politiques d’opposition ? Il faut espérer que
TVES, la chaîne qui reprendra le signal de RCTV, tiendra ses promesses
de pluralisme, même dans ces circonstances adverses.

Du côté de la presse écrite, la situation est encore plus tranchée :
sur 10 quotidiens de diffusion nationale, 9 sont des opposants
déclarés au gouvernement. Si l’on étudie le contenu des articles
d’opinion publiés dans quatre d’entre eux au mois de janvier 2007, on
obtient les résultats suivants : pour El Nacional, 112 hostiles, 87
neutres et 6 favorables ; pour El Universal, les chiffres
correspondants sont 214, 89 et 9 ; pour Ultimas Noticias, 31, 59 et 18
 ; pour El Mundo, 49, 39 et 15. Ce qui ne les empêche pas de recevoir
de la publicité des entreprises, des agences et des collectivités
publiques.

Prétendre que la liberté d’expression est menacée au Venezuela relève
donc de la plus insigne mauvaise foi. Il suffit de s’arrêter devant un
kiosque à journaux ou de passer une heure devant un poste de
télévision pour être convaincu du contraire. C’est même sans doute le
seul pays du monde où, dans le passé, des appels publics à
l’assassinat du président n’ont pas entraîné des poursuites
judiciaires.

Mais alors, comme dirait M. Sarkozy, pourquoi tant de haine, pourquoi
tant d’acharnement et de contre-vérités ? Que M. Chávez irrite au plus
haut point les États-Unis et leurs alliés par sa politique de
récupération des richesses naturelles nationales et par la
dénonciation des politiques de la Banque mondiale et du Fonds
monétaire international peut parfaitement se comprendre. Que des
médias appartenant à de grands groupes industriels et financiers
répercutent les orientations et les intérêts de leurs commanditaires
est dans l’ordre des choses. En revanche, on reste perplexe devant le
comportement d’organes de presse où le pouvoir éditorial est
officiellement déconnecté du pouvoir des actionnaires.

Bernard Cassen

Lire aussi les informations du Cercle bolivarien de Paris :

http://cbparis.over-blog.com/

et sur le vote du parlement européen :

http://www.legrandsoir.info/article.php3?id_article=5085


Dans la « Valise diplomatique »


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