Quand Rosa Luxembourg décrivait l’asile de nuit

Du lumpen berlinois de 1912 aux exclus parisiens de 2007
Publié le dimanche  24 juin 2007
Mis à jour le vendredi  22 juin 2007
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Dans un texte bref de 1912, Dans l’asile de la nuit, ici réédité, Rosa Luxembourg s’indigne du sort des sans-abri de Berlin, victimes d’une intoxication alimentaire, dans un asile de nuit berlinois. Elle y exprime sa compassion pour les sans-abri, sa colère vis-à-vis des privilèges et dénonce la logique d’un système dans lequel les uns s’enrichissent sur la misère des autres. Un texte d’actualité aujourd’hui : 70 sans-abri sont morts dans un asile de nuit à Berlin en janvier 1912, 25 mal-logés sont morts à Paris dans l’incendie d’un hôtel meublé en janvier 2007.

Qui sont les sans-abri, les sans-domicile fixe, les sans-papier, les mal-logés, les sans-emploi ?

Leurs manques leur servent-ils d’identité ? Peut-on décrire ces hommes et ces femmes qui vivent dans la rue simplement par leur âge et par leurs maux comme l’a fait récemment Médecins du Monde dans une enquête de terrain ? Ces enquêtes sont utiles, bien sûr ! Le cri d’alarme de Villermé de 1840 [1], a conduit à la loi de 1841 réglementant le travail des enfants [2]. La colère de l’Abbé Pierre, face à la pénurie de logements et les rigueurs de l’hiver 1954 qui tuent a provoqué un immense mouvement de solidarité. Le rapport [3] de René Lenoir, Inspecteur des finances, a alerté en 1974 les services publics sur la nécessité de faire des choix en matière de prévention pour les 3 à 4 millions « d’inadaptés sociaux ». L’appel de Coluche de septembre 1985 [4] aboutit à la naissance des Restos du Cœur. Au 31 /12/ 2003, 3,3 millions de personnes bénéficient de minima sociaux. De nombreuses associations se sont développées, utiles, très utiles au quotidien, mais nous restons dans le registre de l’assistance.

Le texte - qui vient d’être réédité dans les carnets de l’Herne [5] - reste d’actualité près d’un siècle plus tard. Rosa Luxembourg replace dans un contexte économique et social les sans-abri de 1912. Et leur redonne une identité sociale : « Ces pensionnaires de l’asile, victimes des harengs infects ou du tord-boyaux frelaté, qui sont-ils ? Un employé de commerce, un ouvrier du bâtiment, un tourneur, un mécanicien : des ouvriers, des ouvriers, rien que des ouvriers ou des hommes qui l’étaient, hier encore. »

Elle les inscrit dans une histoire collective. Elle rappelle que la consommation effrénée des uns et la misère des autres ne sont pas des phénomènes concomitants : pendant que les uns s’enrichissent, les autres s’appauvrissent chaque jour un peu plus. Ce sont des phénomènes interdépendants : l’enrichissement des uns est lié à la paupérisation des autres : « Le prolétaire est d’abord l’ouvrier capable et consciencieux qui, dès son enfance, trime patiemment pour verser son tribut quotidien au capital La moisson dorée des millions s’ajoutant aux millions s’entasse dans les granges des capitalistes. Un flot de richesse de plus en plus imposant roule dans les banques et dans les bourses tandis que les ouvriers – masse grise, silencieuse, obscure – sortent chaque soir des usines et des ateliers tels qu’ils sont entrés le matin, éternels pauvres hères, éternels vendeurs apportant au marché le seul bien qu’ils possèdent : leur peau ».

Quand les firmes débauchent, leurs actions flambent et nombre de leurs salariés vont pointer à l’ANPE, puis au bureau d’aide sociale …. Et tout le monde n’a pas l’humour de Coluche : " Quand j’étais petit à la maison, le plus dur c’était la fin du mois. Surtout les trente derniers jours. "

Sous des termes différents, des sociologues se sont penchés sur les 6 millions de personnes (allocataires et aussi conjoints, enfants et autres personnes à charge) concernées par la pauvreté avec des analyses fines et sensibles  [i]. Nombre de ces ouvrages s’interrogent sur les processus en œuvre, mais les interrogations restent aussi souvent dans le registre de la politique passive de la pauvreté.

Elles n’ont pas la force du discours de Rosa Luxembourg qui décrit comment d’un statut socialement accepté, le prolétaire peut tomber dans la déchéance : « Peu à peu ses forces le trahissent. Une période de chômage plus longue, un accident, la vieillesse qui vient – et l’un d’eux, puis un second est contraint de se précipiter sur le premier emploi qui se présente : il abandonne sa profession et glisse irrésistiblement vers le bas. Les périodes de chômage s’allongent, les emplois se font plus irréguliers. L’existence du prolétaire est bientôt dominée par le hasard ; le malheur s’acharne sur lui, la vie chère le touche plus durement que d’autres. La tension permanente pour un morceau de pain, finit par se relâcher, son respect de soi s’amenuise – et le voici debout devant la porte de l’asile de nuit à moins que ce ne soit celle de la prison. »

Un chômeur est virtuellement un chômeur de longue durée et un chômeur de longue durée un exclu en sursis, condamné à terme à l’assistance et à l’aide sociale. Rosa Luxembourg dénonce la logique d’un rapport de production capitaliste - qui garantit honneur et prospérité à quelques-uns, et qui écarte chaque année des conditions de vie normales de la classe ouvrière des milliers d’existences pour les faire tomber dans la nuit de la misère. Il s’agit bien du lumpenproletariat (prolétariat en haillons) qui fut, durant l’époque industrielle, une des appellations des populations vivant dans la misère ; une population formée d’éléments déclassés misérables, non organisés du prolétariat urbain. Il s’agit bien de l’armée de réserve du capitalisme qui reste l’arme la plus efficace dont dispose le patronat pour imposer la stagnation ou la baisse des salaires, l’intensification du travail, la dégradation des conditions de travail, la flexibilité et le démantèlement du code du travail, la précarisation. Et la précarisation généralisée provoque un chômage récurrent et fait de chaque salarié, un chômeur en puissance. En 2007, les restaurants Buffalo Grill emploient des dizaines d’immigrés en situation irrégulière « Nos patrons menaçaient de nous livrer à la police » ; « On ne pouvait pas se rebeller » ; « 10 salariés en situation irrégulière ont été licenciés, 15 sont en grève, 22 ont démissionné [6]

C’est avec la Révolution industrielle, bouleversant les rapports de production et les rapports sociaux, qu’est apparue la grande pauvreté. En 1852, Marx écrivait : « Dans la mesure où des millions de familles vivent dans des conditions économiques qui les séparent les unes des autres et opposent leur genre de vie, leurs intérêts et leur culture à ceux des autres classes de la société, elles constituent une classe. Mais elles ne constituent pas une classe dans la mesure où il n’existe entre les paysans parcellaires aucun lien social et où la similitude de leurs intérêts ne crée entre eux aucune communauté, aucune liaison nationale, ni aucune organisation politique. » [7]

Les démunis subissent leur pauvreté dans l’humiliation et le désarroi. Sans logement, l’engrenage se met en route : l’hygiène et l’alimentation deviennent difficile, l’emploi et les relations aux autres sont menacés. Les « SANS » ne sont pas seulement sans papier, sans domicile ou sans travail : un manque en entraîne d’autres sur le plan matériel, et aussi sur le plan moral et social : perte d’identité, perte de relations sociales, perte de dignité …. Passer de la résignation, du repli sur soi, à la prise de parole ; de la déprime à la colère ; du ressentiment individuel à la révolte ; passer de l’isolement à la mobilisation collective : se constituer en groupes, se mobiliser ensemble peut devenir une mission impossible.

Rosa Luxembourg est consciente du peu de poids que les sans-abri représentent lorsqu’ils sont isolés : « Chaque jour des sans-abri s’écroulent, terrassés par la faim et le froid. Personne ne s’en émeut, seul les mentionne le rapport de police. (…) Le prolétaire ne peut attirer sur lui l’attention de la société qu’en tant que masse qui porte à bout de bras le poids de sa misère. »

Les compagnons d’Émmaus, les Restos du cœur, l’APEIS, Les collectifs de sans papiers, Droit Devant, Médecins du Monde, Les enfants de Don Quichotte, et d’autres associations permettent aux plus démunis de faire face au quotidien et de se faire entendre. Mais la route est longue avant que la révolte des « SANS » aboutisse à de réels changements de société …

À la suite de ce coup de gueule magistral, les Lettres de ma prison adressées à Sonia Liebknecht, la compagne de Karl Liebknecht, nous révèlent une femme sensible, amoureuse de la poésie, des fleurs et des oiseaux qu’elle écoute de sa prison. « Intérieurement, je me sens beaucoup plus chez moi dans un petit bout de jardin, comme ici, ou dans un champ, étendue sur l’herbe, et entourée de bourdons, que dans un congrès du parti. » Qu’on mesure l’étendue de cet optimisme : si Sonia est en liberté, Karl Liebknecht est lui aussi incarcéré ; Rosa Luxembourg et lui seront assassinés le 15 janvier 1919.

Dominique Boullier


[1Tableau physique et moral des ouvriers employés dans les manufactures de coton, de laine et de soie.

[2Journée de 8 heures pour les enfants de 8-12 ans et de 12 heures pour les 12-16 ans !!!

[3Les exclus, un Français sur dix, R. Lenoir, Seuil, 1974.

[4"J’ai une petite idée, comme ça… si y’a des gens qui sont intéressés pour sponsoriser une cantine gratuite que l’on commencerait par faire à Paris, et puis qu’on étalerait dans les grandes villes de France, nous on est prêts à aider une entreprise comme ça, qui ferait un resto qui aurait comme ambition de faire deux à trois mille repas par jour, gratuitement".

[5Rosa Luxembourg, Dans l’asile de la nuit, Suivi de Lettres de ma prison adressées à Sonia Liebknecht, la compagne de Karl Liebknecht, carnets, L’Herne, mars 2007. (126 pages) 9,50 euros.

[iLa désaffiliation, Robert Castel, 1991 ; La disqualification sociale, Serge Paugam, 1991 ; Les gens de peu, P.Sansot, 1992 ; De la production de richesse à la production des exclus, Denis Clerc, 1992 ; Les quartiers d’exil, François Dubet, Didier Lapeyronnie, 1992 ; La misère du monde, Pierre Bourdieu, dir., 1993 ; La désinsertion, ouvrage collectif, Laboratoire de Changement Social, 1994. Une nouvelle pauvreté a été mise au jour par la mise en place du RMI et son évaluation.

[6Le Monde, 5 juin 2007.

[7Le 18-Brumaire de Louis Bonaparte, Karl Marx, 1852.


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