La fin du consensus de Washington ?

Publié le mardi  8 mai 2007

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La Banque mondiale change d’ère. Son prochain Rapport mondial annuel sur le développement, qui doit être rendu public en septembre, encourage les gouvernements des pays pauvres à encadrer et à soutenir leurs paysanneries, prenant à contre-pied la doctrine néo-libérale « d’ajustement structurel » défendue par le bailleur de fonds international depuis une génération. Pour la première fois depuis 1982, ce rapport, qui oriente la stratégie de la Banque mondiale, se concentre sur l’agriculture. Délaissée par les politiques de lutte contre la pauvreté, l’aide au secteur agricole redevient un enjeu majeur.

Voir aussi l’article d’Attac France La Banque Mondiale au secours du développement ?

La version provisoire du World development report 2008 dont Le Monde.fr a eu connaissance débute par un constat : « Il est frappant de voir que les trois quarts des pauvres des pays en développement sont des ruraux : 2,1 milliards d’individus vivent en dessous du seuil de pauvreté de 2 dollars par jour, soit un tiers de l’humanité (…). Bien que l’agriculture ne soit pas le seul instrument capable de les sortir de la pauvreté, c’est une source hautement efficace de croissance pour y parvenir. »

 « LES BAILLEURS ONT TOURNÉ LE DOS À L’AGRICULTURE »

Suit un diagnostic qui sonne comme l’aveu d’un fourvoiement : « Malgré cela, la puissance de l’agriculture pour le développement a trop souvent été sous-utilisée. Avec la domination de l’industrialisation dans le débat politique, le développement par l’agriculture n’a souvent même pas été considéré comme une option. Les pays en développement connaissent très fréquemment un sous-investissement et un mal-investissement dans l’agriculture, de même que des travers politiques qui jouent à l’encontre de l’agriculture et des populations rurales pauvres. Et les bailleurs ont tourné le dos à l’agriculture. Cet abandon de l’agriculture a eu des coûts élevés pour la croissance, le bien-être et l’environnement. »

Le rapport, en cours de validation par les Etats membres de la Banque, est examiné par le ministère des affaires étrangères français depuis le début du mois d’avril. Même si son contenu peut encore évoluer (et être édulcoré), « la Banque mondiale est déterminée à entériner cette évolution historique de son discours », atteste un haut responsable du bailleur de fonds international à Washington.

Le Français Michel Griffon, responsable de l’agriculture et du développement durable au sein de l’Agence nationale de la recherche, se réjouit d’un tel revirement, « qui devrait orienter l’action de la Banque mondiale pour vingt ans ». « C’est le document que nous attendions de la Banque mondiale depuis plus de vingt ans, depuis que les politiques d’ajustement structurel ont balayé les politiques publiques agricoles antérieures sans les remplacer », applaudit-il.

 FIN DU « CONSENSUS DE WASHINGTON »

Constatant que la part de l’agriculture dans les dépenses publiques a reculé entre 1980 et 2004, que ce soit en Afrique (de 6,4 % à 5 %), en Amérique Latine (de 14,8 à 7,4 %) ou en Asie (de 8 à 2,7 %), le texte de la Banque mondiale insiste sur la nécessité de relancer ces aides. « La croissance agricole, bien que conduite par le secteur privé et le marché, est très dépendante du soutien du secteur public. C’est pourtant dans les pays où l’agriculture est la plus vitale que les Etats tendent à être les plus faibles. (…) La mise en place de politiques de développement agricole réclame de solides stratégies nationales et une administration publique ½uvrant en faveur d’une distribution et d’une responsabilité financière efficaces (…). »

Vincent Ribier, du Centre de coopération internationale en recherche agronomique pour le développement, a participé à une réunion d’experts sur le rapport au Quai d’Orsay le 6 avril dernier. Impressionné par ce changement de ton, il affirme : « Les politiques néo-libérales d’ajustement structurel défendues par la Banque mondiale et le Fonds monétaire international ont eu un impact très direct et très négatif sur le monde rural dans les pays pauvres. »

Selon cet économiste, la Banque mondiale s’apprête à sceller pour la première fois dans un rapport international majeur « la fin du consensus de Washington », qui résume depuis 1989 la stratégie des experts de la Banque mondiale, du Fonds monétaire international et du département du Trésor américain : privatisation, déréglementation, impôts faibles, libéralisation des échanges. L’un des auteurs principaux du rapport confirme : « On s’est clairement placé au-delà du consensus de Washington, parce que la pauvreté n’a pas reculé, et que maintenant il y a l’urgence environnementale. »

A l’heure où, selon les Nations-unies, l’exode rural n’a jamais été aussi rapide dans l’histoire, la nouvelle ligne adoptée par le rapport de la Banque mondiale trouve son origine dans le constat de nouveaux périls. « L’accélération du changement climatique, l’imminence d’une crise de l’eau, la lente adoption des nouvelles biotechnologies, et le bourgeonnement de la demande de biocarburants et d’aliments pour le bétail créent de nouvelles incertitudes sur les conditions dans lesquelles la nourriture sera disponible dans l’économie mondiale », prévient la Banque mondiale.

Matthieu Auzanneau
(Article d’abord publié dans Le Monde)


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