Fin de partie pour le FMI

Publié le mardi  15 mai 2007

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Mark Weisbrot est codirecteur du Center for Economic and Policy Research, un cercle de réflexion sur la politique économique dont le siège est à Washington. Au plus fort de la crise argentine, en 2002, il a été l’un des rares économistes à recommander au pays de ne pas signer d’accord avec le Fonds monétaire international (FMI), qu’il compare à la dictature de Suharto en Indonésie. Selon lui, l’Argentine a montré aux autres gouvernements qu’un pays pouvait se développer et avoir accès au marché des capitaux sans le FMI, ce qui a fortement contribué à réduire l’influence de cet organisme au niveau international.

PÁGINA 12. Vous dites dans un article publié début avril [1] que le FMI se dirige vers une retraite anticipée parce que, en remboursant la totalité du prêt que leur avait consenti cet organisme, le Brésil et l’Argentine lui ont ôté de son influence.

MARK WEISBROT. C’est exact. L’influence du FMI sur la scène internationale ne cesse de décliner, et l’Argentine a contribué de façon déterminante à ce processus. Trois éléments ont contribué à affaiblir l’autorité de cet organisme au cours des dix dernières années, surtout dans les pays à revenu intermédiaire. En premier lieu, à la fin des années 1990, les pays asiatiques avaient accumulé des réserves pour ne pas avoir à emprunter auprès du Fonds. Puis l’Argentine a pris la décision de tenir tête à celui-ci, de se sortir de la crise sans son aide et de rembourser sa dette. Enfin, le Venezuela a proposé de fournir à la région une autre source de financement.

- Vous avez également dit que, si les pays à faible revenu choisissent de se passer du FMI, son existence pourrait être compromise. Un tel cas de figure est-il vraiment envisageable ?

C’est possible. La Bolivie, par exemple, est un pays à faible revenu qui, après s’être plié pendant vingt ans aux règles du FMI, a décidé au mois de mars de ne pas renouveler l’accord qui la liait au Fonds. Il s’agit là aussi d’un changement historique. Il faut préciser que cela ne lui a valu aucune mesure punitive : le pays continue à recevoir l’aide de l’Union européenne et des États-Unis. Il en va de même avec l’Argentine, qui vient d’obtenir un prêt de 1,2 milliard de dollars auprès de la Banque interaméricaine de développement (BID). Que des pays ayant décidé de ne pas reconduire leur accord avec le FMI puissent continuer à recevoir de l’argent était inimaginable par le passé. Ce qu’a fait l’Argentine est donc très important : elle ne s’est pas laissé intimider et a montré que l’on peut tenir tête au FMI sans se couper de toutes les sources de financement.

- Les pays du Club de Paris [groupe des 19 principaux États créanciers de la planète, qui a pour but de trouver des solutions aux difficultés de remboursement de pays endettés] exigent pourtant de l’Argentine qu’elle signe un nouvel accord avec le FMI avant de renégocier sa dette.

Il n’était pas possible par le passé de renégocier avec le Club de Paris sans avoir conclu au moins un accord de confirmation (stand-by arrangement) avec le FMI. Pour le Nigeria, le Fonds a créé un nouveau programme qui a permis à ce pays de contourner cette obligation. L’Argentine est bien partie pour bénéficier d’une solution similaire, parce qu’elle refuse de signer un nouvel accord et que le Fonds redoute que ne cela crée un précédent qui pourrait donner des idées à d’autres pays.

- Le FMI est un instrument des pays développés que ces derniers ont utilisé ces dernières décennies pour imposer une discipline budgétaire aux pays périphériques. Si ce rapport de forces ne change pas, peut-on imaginer qu’une institution similaire prenne sa place ?

Non, parce que le FMI, qui a été créé en 1944, reflète les rapports de forces de cette époque, où les États-Unis étaient déjà dans les faits la seule superpuissance mondiale. Aujourd’hui, même l’Organisation mondiale du commerce (OMC) fonctionne sur la base du consensus : toutes les décisions doivent être approuvées par tous les pays membres.

- L’Argentine et d’autres pays poussent à une réforme du Fonds. Pensez-vous que cela soit possible, ou vaudrait-il mieux que le FMI disparaisse ?

Les réformes sont toujours une bonne chose, quoique je considère le FMI comme une dictature. En Indonésie, pendant la dictature de Suharto [1966-1998], des gens se battaient pour réformer le régime de l’intérieur dans les domaines des droits de l’homme et de l’économie, tout en souhaitant la disparition de cette dictature.

- Pensez-vous que le FMI disparaîtra dans les prochaines années ?

Je ne pense pas qu’il disparaisse à court terme, mais il aura de moins en moins de raisons d’être, comme c’est déjà le cas pour beaucoup de pays émergents. Le grand problème, c’est qu’il y aura presque à coup sûr une nouvelle crise financière quelque part dans le monde : on ignore quand et où, mais il y en a eu au moins une centaine ces trente dernières années. Lorsque cette crise se produira, le FMI agira très vite, comme il l’a fait lors de la crise financière asiatique [1997-1998], pour s’imposer comme le preneur de décisions avec l’aide du département du Trésor américain. Mais il n’aura pas la partie facile.

- En 2002, vous avez été l’un des rares économistes à dire que l’Argentine pouvait se sortir de la crise sans le FMI. Maintenant que l’on a vu comment l’Argentine a évolué, votre position a-t-elle fait des adeptes ?

Le Financial Times, par exemple, reconnaît aujourd’hui que la reprise économique est solide et que beaucoup d’experts s’étaient trompés. Les médias ont également changé leur façon de parler de ces sujets, grâce à nos travaux, notamment sur le FMI et sur sa responsabilité dans la crise.

- Vous avez récemment partagé la vedette à Washington avec la ministre de l’Économie argentine, Felisa Miceli, lors d’une conférence sur l’Argentine intitulée “Histoire d’une réussite latino-américaine”. Sur quoi vous fondez-vous pour dire que l’Argentine a réussi ?

Ce pays enregistre depuis quatre ans un taux de croissance spectaculaire [de l’ordre de 8 % par an], surtout en comparaison des autres pays d’Amérique latine. En outre, plus de 9 millions de personnes sont sorties de la pauvreté, et le chômage a fortement baissé.

- L’Argentine, le Venezuela, le Brésil, l’Équateur et la Bolivie impulsent la création d’une Banque du Sud pour financer leur développement. Certains affirment que ce n’est pas nécessaire, puisque la Banque mondiale tient déjà ce rôle.

La Banque du Sud sera d’une grande utilité, parce que l’une de ses missions sera de garantir la stabilité dans la région en venant en aide financièrement aux pays en cas de coup dur. La Banque mondiale ne fait pas cela.

- La Banque du Sud aura aussi pour mission de financer des projets de développement, ce que la Banque mondiale fait déjà.

Oui, mais la Banque mondiale impose des conditions macroéconomiques aux candidats, et de plus elle n’est pas disposée à financer des projets d’intégration régionale, ce que pourra faire la Banque du Sud. La création de cette institution est très positive, parce que la Banque mondiale et le FMI font partie d’un cartel contrôlé par le département du Trésor américain, qui ne prend pas en compte les intérêts des autres pays lorsqu’il prend ses décisions.

- Ces dernières années, le Venezuela a rejoint le MERCOSUR, apporté une aide financière à des pays de la région et impulsé la construction du gazoduc du Sud. Il participe aussi au projet de Banque du Sud. Quelle est votre opinion sur le rôle joué par le gouvernement d’Hugo Chávez ?

Je pense qu’il est important et positif. Par exemple, sa décision d’offrir des crédits à des pays de la région a été capitale pour faire voler en éclats le cartel de crédit de la Banque mondiale et du FMI. Elle a aidé à changer l’histoire de la région et du monde.

- Pensez-vous que Washington permettra au Venezuela de se confirmer comme le leader du sud du continent ?

Le Venezuela n’est pas le leader de quoi que ce soit. Ces changements font partie d’un processus qui implique beaucoup de pays. Tous ces pays contribuent à modifier les relations entre la région et les États-Unis, ainsi que les relations entre eux et, en leur sein, entre les riches et les pauvres.

Fernando Krakowiak
Pagina 12


Les articles de M. Weisbrot sur le site du Center for Economic and Policy Research

[1Intitulé “The IMF at 63-An Early Retirement ?” (Retraite anticipée pour le FMI ?), il est disponible en ligne sur le site du Center for Economic and Policy Research à cette adresse.


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